Les risques écologiques et politiques actuels impliquent un climat d’anxiété dans lequel nous vivons tant bien que mal, différemment selon les moments, à s’y confronter, à le nier, à le fuir. Selon la philosophe Corinne Pelluchon :
» (…) l’espérance n’a rien à voir avec l’optimisme qui masque la gravité de la situation et elle se distingue aussi de l’espoir qui exprime le souhait de voir ses désirs personnels se réaliser. Opposée au déni, l’espérance implique l’épreuve du négatif. Elle est la traversée de l’impossible. Naissant sans qu’on l’ait cherchée et lorsque l’on a perdu toute superbe et toute illusion, elle est la capacité à déchiffrer dans le réel les signes d’un progrès possible et à transmettre l’énergie nécessaire à sa réalisation.«
En retour d’un forum ouvert qui a eu lieu le 19 octobre dernier, j’ai ressenti ce sentiment d’espérance. Alors, je trouve important de partager une partie du processus qui y amène, ci-après.
Suite aux résultats des élections législatives de juin dernier, face à la montée significative du score du parti RN, un groupe de citoyens s’est mobilisé spontanément pour se préoccuper collectivement de la situation politique à une échelle locale. Cette mobilisation a abouti à proposer deux journées de forum ouvert le 19 octobre et le 16 novembre 2024 : l’occasion de rassembler, réfléchir, se remettre en question.
Je me suis tout d’abord impliquée dans l’organisation de cette rencontre à travers l’apport de l’exposition photo-sonore sur le racisme ordinaire produite par Radio Saint-Férreol, récemment mise en diffusion dans le département de la Drôme.

Un forum ouvert, outil accessible à toustes, mobilise l’intelligence collective, favorise le dialogue et le partage d’initiatives : après un premier temps d’agora, des sujets de discussion sont proposés à un créneau et un emplacement précis. L’ensemble des participant.e.s au forum se répartissent alors, en plus petits groupes. Des compte-rendus sont élaborés pour chaque discussion afin de collecter une trace et inscrire le processus dans la durée.
L’événement a rassemblé une centaine de personnes de 13h à 20h, de Die et d’ailleurs.

Ce jour-là, j’étais “gardienne” de l’exposition “Racisme ordinaire, l’invisible dans la Vallée”. L’exposition était remplie tout le long de l’évènement. Il y a eu de très bons retours (dont plusieurs témoignages dans livre d’or), des enfants intéressés, des personnes racisées, des personnes blanches, un public large venant de tous milieux sociaux. A côté de l’exposition, j’ai associé l’animation d’un échange sur la question suivante « Pourquoi porter attention au racisme ordinaire c’est parler d’amour, de respect du vivant, de résilience collective ? ».

Déroulé de l’atelier « Pourquoi porter attention au racisme ordinaire c’est parler d’amour, de respect du vivant, de résilience collective ? »
Après avoir posé le cadre de confiance des échanges pour l’atelier (liberté, non-jugement, co-responsabilité), j’ai demandé aux quelques personnes ayant écouté l’exposition de nous partager leur ressenti. Écoute, accueil, partage, rencontre de vécus.
Ensuite, j’ai partagé ce qui m’a amené à poser ce sujet dans le cadre de ce forum : au départ j’avais pensé la question comme ceci « Pourquoi écouter la parole, les vécus, la vision de personnes concernées par du racisme au quotidien est important dans la mise en œuvre d’une stratégie incarnée vis à vis d’une montée locale et globale des idées portées par le RN ?” Puis, la date du forum approchant, une question qui m’animait davantage est apparue : faire du lien entre le racisme et l’amour, le respect du vivant, la résilience collective. La question n’était plus seulement une réflexion cognitive et intellectuelle, elle englobait une dimension reliée aux émotions et à la dimension d’interdépendance et de systémique globale.
Plusieurs auteur.e.s renommé.e.s ont associé le sujet du racisme à l’amour : James Baldwin, Bell Hooks, Martin Luther King, Maya Angelou, Nelson Mandela, Angela Davis, Cathy Park Hong pour ne citer qu’elleux.
Bell Hooks parle d’une pratique sociale, une éthique politique, un engagement envers la justice, d’un amour conçu comme dépassant la sphère intime de la famille et du couple.
J’ai ensuite décortiqué succinctement les mécanismes du racisme : hiérarchisation, catégorisation, essentialisation, les conséquences (blessures émotionnelles, psychologiques, sociales, matérielles, durables, visibles et invisibles), ainsi que des perspectives de justice/réparation/inclusion/sécurité pour une transformation sociétale bénéfique à l’ensemble.
Bienfaits de cet atelier : relever le défi d’une mise en commun incluant les différences
Les témoignages ont été riches. Une mère s’est « battue » avec le directeur de l’école de sa fille pour faire reconnaître des actes de racisme. Cette bataille était plus violente encore que les actes de racisme en eux-même. Une autre mère nous a partagé les stratégies de défense de son adolescente face aux projections de peur exprimées par son entourage quand elle évoque son intérêt pour l’Islam. La parole de personnes concernées par le racisme fait prendre conscience des conséquences, des réalités du racisme sur la vie, et interroge chacun.e sur comment contribuer à du changement individuel et collectif : porter attention aux réflexes automatiques, à ses projections inconscientes sur l’autre qui n’a rien demandé, etc..
La richesse de l’atelier vient également de la traversée et la transformation de moments de tension. Cela est possible quand un cadre précis est posé : non culpabilisant, informatif, où les prises de conscience, les blessures et émotions peuvent se vivre en sécurité (peur, honte, culpabilité) et les autorisations à sortir des angles morts, des tabous, des non-dits, peuvent être accompagnés, soutenus sans être jugés, ni condamnés.
Quand les perceptions des un.e.s et des autres se confrontent à des vécus différents, il y a un effort d’attention, d’écoute, de disponibilité à l’autre, à mobiliser. La relation de sujet d’expression, sujet-témoin, sujet-écoutant, dans un cadre commun, offre cette possibilité.
Ainsi au-delà des perspectives différentes, les éventuels malaises, non-dits, culpabilité, peur de dire, peur d’être, sont autorisés à se manifester et à venir à la conscience du groupe. C’est à cet endroit que se manifeste le partage de liens d’humanité. C’est un espace que je cherche à atteindre dans mon métier de facilitatrice : inclure toutes les différences, humaniser nos inconforts, nos blessures, relever le défi de persister dans la recherche de lien.
Ma conclusion personnelle : continuer à chercher ensemble dans la durée
Une de mes réflexions personnelles est que le trauma colonial est culturel, inscrit dans le corps vivant de l’humanité (chargé de silence, d’isolement, de précarité, d’épuisement, de culpabilité) depuis des centaines d’années, de manière consciente ou inconsciente.
Il y a besoin d’une prise en charge collective pour faire grandir la confiance dans l’être, l’agir et le devenir collectif. Les obstacles ne sont pas insurmontables. Paradoxalement, c’est parfois avec des inconnus, des personnes qui ne nous sont pas proches (entourage amical, famille) que c’est plus facile d’aborder ces sujets délicats.
Il y a la nécessité d’agrandir le cercle des allié.e.s des transformations culturelles en faveur d’une liberté, égalité, co-responsabilité partagée vis-à-vis d’un système qui évolue à la faveur de l’ensemble, en partant de celleux qui sont durement et directement impactés par les inégalités, la violence systémique.
Cet atelier est une graine, comme les autres ateliers**. Il s’agirait de prendre soin de ces graines. Je garde en tête ce proverbe qui nourrit mon engagement envers les dynamiques de coopération : tant qu’on cherche, on est en mouvement et on est ensemble.
Le mouvement continue, le 16 novembre prochain, de 10h à 13h dans la salle communautaire de l’ESCDD, à Die.
Au plaisir de s’y retrouver !
Soo-ah
/ partagé le 5 novembre 2024
*Racisme ordinaire, l’invisible dans la Vallée : une exposition photo-sonore par Radio Saint-Férreol : https://racisme-invisible.radiosaintfe.com/
** Autres sujets d’ateliers durant le forum ouvert :
- « Arpentage sur le livre “Sortir de notre impuissance politique “de Geoffroy de Lagasnerie.
- » Comment en est-on arrivé là ? » « Comment pourquoi le RN a t’il pris tant d’importance ? »
- » Y a t’il des projets transpartisants ? »
- « Comment soi-même on cultive un entre –soi de manière inconsciente ?”“ Comment se décloisonner ? »
- « Éducation populaire politique pour adultes et enfants »
- « Comment faire concorde : technique des petits pas avec les autres »
- « Opposition entre droits individuels et droits collectifs. Ex : développement personnel vs actions collectives ».
- « Quelles actions mener et quels mots utiliser ? » « Comment on fait du lien ? » « Quel langage on utilise ? »
- » Que faire avec des personnes isolées ou désociabilisées ? »
- « Un outil d’intelligence collective qui relie le clown et les constellations organisationnelles et systémiques. »