
Héritière de l’art de 겸방 Gyeom Bang, qu’est-ce que ce lien à cette ancêtre apporte au monde aujourd’hui ?
Dans cette lignée, l’art n’est ni une décoration du monde, ni un spectacle. C’est un art né d’un lien au corps et à une nécessité vitale : écouter ce qui est présent, honorer, puis parfois créer une manière de traverser un deuil collectif, de transformer une douleur accumulée en mouvement, en chant, en geste, en espace partagé.
Mon ancêtre portait une vision vaste et dynamique du rituel collectif : non comme un acte figé, mais une réponse collective à une blessure collective. Quand la violence historique, l’injustice et la dépossession laissent des traces dans les corps et les mémoires, le rituel devient un espace pour respirer ensemble, se rassembler, remettre du lien là où il a été rompu.
Dans la culture coréenne, une blessure collective portée dans une douleur collective, porte un nom : le Han (한)*.
C’est une expérience incarnée, accumulée, faite de chagrin, de rage contenue, de pertes non reconnues. Le Han n’est pas seulement une souffrance individuelle : il est historique, transmis, logé dans les corps. Et il appelle une réponse qui dépasse l’individu.
Une des réponses passe par un rituel. Un rituel qui ne cherche pas à effacer la douleur, mais à la mettre en mouvement, à la rendre partageable, respirable.
Le rituel nous invite à libérer le Han (한) à travers la connexion au Jeong (정)** :
un réseau de liens profonds, d’attachements sensibles et de responsabilité mutuelle,
où l’on prend soin les un·e·s des autres non par devoir, mais par relation vivante.
Aujourd’hui, ma pratique artistique et mes espaces créatifs naissent de ce croisement :
l’héritage de cette ancêtre et le contexte français dans lequel j’évolue.
Mes pratiques sont parfois perçues comme étranges, floues, dérangeantes, inconnues. Au rejet, à l’indifférence, à la prudence ou à la critique, je fais un choix conscient : ne pas confondre résistance culturelle et absence de valeur.
Porter attention — et en vérité, apprendre à aimer — à rester reliée à l’art de mon ancêtre, est une tâche de tous les jours.
Cette connexion n’est pas nostalgique du passé : elle est un acte de soutien à la création. En ces temps bouleversés, où de nombreuses violences multiformes s’expriment, l’acte créateur apparaît d’autant plus vital et nécessaire.
Relier les corps et les imaginaires pour dépasser les limites d’un mental qui habitué à contrôler, catégoriser, hiérarchiser, se référer au connu.
L’art nous rappelle que ce que nous portons n’a pas besoin d’être immédiatement compris pour être juste.
L’art de Gyeom Bang m’invite à continuer de créer des espaces où le Jeong (정) peut se tisser avec de la présence qui honore.
Où le Han (한) peut être accueilli sans être pathologisé.
Où l’art, le soin et le rituel redeviennent des langages collectifs face aux violences et aux deuils contemporains.
Où les corps peuvent ressentir, imaginer et mettre en gestes avant même d’expliquer.
Je ne cherche pas à convaincre.
Je choisis des partenaires :
- qui me soutiennent,
- me font me sentir à ma juste place,
- affirment “plus jamais ça”
- s’engagent avec leur propre enthousiasme pour réinventer le monde.
Je cultive et je transmets.
Je marche, portée par celles et ceux qui ont transformé la douleur en passage,
le Han (한) en mouvement, et le lien — le Jeong (정) — en force de vie.
Soo-ah, héritière de l’art de 겸방 Gyeom Bang
//27-1-26
// Image : peinture de mon ancêtre réalisée en 2024.
Note supplémentaire sur le Han et le Jeong :
*Han (한) désigne une expérience collective et incarnée de souffrance accumulée, née de violences historiques, d’injustices structurelles, de pertes non reconnues et de silences imposés.
Le Han n’est ni une « émotion individuelle à libérer”, ni une pathologie à réparer : il est une mémoire vivante logée dans les corps, transmise à travers les générations lorsque les conditions de justice, de reconnaissance et de réparation ne sont pas réunies.
Dans une perspective anti-oppressive, reconnaître le Han (한), c’est refuser de psychologiser ou d’individualiser des souffrances qui sont sociales, politiques et historiques. C’est affirmer que certaines douleurs ne peuvent être transformées qu’à travers des réponses collectives, situées et relationnelles.
**Jeong (정) désigne un tissu de liens profonds, affectifs et durables, fait d’attachement, de soin mutuel et de responsabilité partagée.
Le Jeong n’est pas une harmonie naïve : il inclut le conflit, le temps, la réparation et l’engagement. Il crée un refuge relationnel où les personnes peuvent exister sans se justifier, et où la vulnérabilité n’est pas exploitée.